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L’exo-squelette

Quand j’ai commencé à travailler au Parisien, j’habitais encore chez mes parents, je n’avais jamais vu un concert de ma vie et j’étais pétrifiée à l’idée de passer un coup de fil.
J’avais 23 ans et je n’étais pas adulte une seconde. 
Ce journal a pris en moi toute la place disponible, devenant plus qu’un travail : un exo-squelette. M’offrant une culture, une structure, un réseau, enfonçant les portes pour moi, me précédant à chaque pas.

Pour lui, j’ai pris des avions, des trains, des motos, des hélicoptères et des bateaux. 
J’ai écrit debout, par terre, sur des pistes de danse, à côté d’une poubelle ou dans le noir. 
J’ai reçu des compliments, des insultes et des appels au secours. 
J’ai traîné dans des hôtels, des cuisines, des stades, des gares, des bars, des boîtes, des parkings (tant de parkings), des salles de spectacle immenses et des scènes minuscules. 
J’ai rencontré des idoles, senti leur fatigue et leur parfum, caressé leurs chats et leurs chiens. J’ai vu leurs bureaux, leurs angoisses et leur talent.
Il y a ceux qui m’ont fait la gueule, puis pardonné. Ceux qui m’ont ouvert la porte de chez eux et présenté leurs enfants. Ceux qui me répondaient toujours et ceux qui ne me remettaient jamais.

J’ai passé des nuits trop courtes et des journées toujours plus longues. J’envoyais des articles à 23h, minuit, 1h du matin. Parce que dans ma partie à moi, la culture puis les médias, les choses se déroulaient et se dénouaient si souvent le soir. 
Au bout de dix ans, j’ai jeté un enfant là-dedans. Puis un deuxième.

Il était temps d’enlever l’exo-squelette. J’avais changé, et le job aussi. Toujours plus long mais toujours plus vite. Il m’a fallu des mois pour comprendre que tout ce qu’il y avait à prendre, je l’avais déjà pris. Et que si je voulais encore grandir et avancer, il fallait que j’ose le faire seule, ailleurs, autrement.

Aujourd’hui j’ai l’impression de raccrocher comme un vieux flic. Partagée entre soulagement et nostalgie. Chérissant mes souvenirs, le luxe de quatorze années richissimes et le privilège d’avoir su partir à temps.

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